jeudi 12 avril 2007

Géolocalisation : l'ours revient, le dragon s'envole


Sur fond de petite guerre froide à trois, la Russie et la Chine entendent faire valoir leur autonomie et leur puissance face à la suprématie des Etats-Unis dans les technologies de géolocalisation.

Alerte rouge 2.0

Crée en 1982 pour le guidage des forces navales soviétiques, Glonass ne dispose que d'une dizaine de satellites en orbite au lieu des 24 initialement prévus. Mais ce chiffre sera certainement atteint en 2009-2010 grâce à l'extraordinaire régularité de la Roskosmos. D'abord ouverts à l'Europe centrale-orientale et à l'Asie, les services de Glonass seront ensuite étendus à la planète en 2009-2011.

Néanmoins, si l'américain GPS et l'européen Galiléo utilisent la technologie CDMA, standard de la téléphonie mobile nord-américaine, Glonass repose sur le FDMA, technologie racine du GSM analogique, obsolète depuis l'expansion des réseaux numériques. Heureusement, les fabricants Javad Navigation Systems, Leica, Topcon, Novatel et Trimble doivent leur succès grâce à la commercialisation de récepteurs duals GPS/Galiléo-Glonass. Cette interopérabilité affine effectivement la précision des signaux à des niveaux pluri-centimétriques.

Généreusement subventionnés par un gouvernement fort d'une juteuse rente pétrolière, les manufacturiers russes ont encore beaucoup de progrès à faire en matières de design, d'ergonomie et de miniaturisation. Toutefois, plusieurs joujous comme le dual M-103 - aussi volumineux et énergivore qu'un talkie-walkie des années 80 ! - se révèlent beaucoup plus fiables et performants dans des conditions extrêmes (lors une averse dans une dense forêt montagneuse par exemple) que bon nombre de supergadgets haut de gamme made in US/UE/Japan. Outre les enjeux commerciaux, c'est essentiellement la sulfureuse donne stratégique en Europe centrale et dans le monde qui pousse l'ours russe à montrer des dents.

Rénovant actuellement ses bâtiments de surface et ses sous-marins, la marine russe redécouvre l'appétit du grand large, de préférence vers les mers d'Asie orientale, du Moyen-Orient et d'Amérique latine. En outre, le déploiement du bouclier anti-missile américain en Pologne et en République Tchèque d'ici 2011 – « afin de contrer d'éventuels missiles balistiques nord-coréens ou iraniens » selon la Maison Blanche - ne cesse de raviver les tensions entre Washington et Moscou; de nombreux généraux russes n'excluant guère l'idée de quelque conflit high tech très limité avec l'OTAN où ce dernier suspendrait sélectivement les signaux GPS quelques heures ou quelques jours afin de désorienter son adversaire. Dans de telles circonstances, les forces terrestres, aériennes et navales russes devront impérativement dépendre de GNSS (Global Navigation Satellite Systems) développés at home.

D'où la féroce détermination de Moscou à s'émanciper rapidement d'un GPS contrôlé à merci par le Pentagone. Le Président Vladimir Poutine en fait carrément une affaire personnelle : « Glonass sera meilleur, plus convivial et plus économique que le GPS » (Interfax)

Périls des mers jaunes

Le 3 février 2007, une fusée Longue Marche a placé en orbite le dernier des cinq satellites du système chinois Beidu, desservant uniquement l'Asie. Grâce à sa technologie CDMA, ses fonctionnalités seraient complétées avec celles du GPS et de Galiléo afin de mondialiser sa couverture. Sur ce point, Pékin négocie toujours les modalités avec l'Amérique et l'Europe mais s'octroie à juste titre le contrôle absolu de sa propre constellation satellitaire et la priorité opérationnelle dans la sphère asiatique. Par ailleurs, la Chine a acquis 18 horloges atomiques permettant de fabriquer autant de satellites de géolocalisation. Bluffe-t-elle ou a-t-elle réellement les moyens d'une telle ambition ?

Potentiellement presciente des multiples inerties du projet Galiléo dont elle fut un partenaire privilégié, la République populaire a certainement voulu adresser un avertissement ferme au Vieux Continent et reprendre le buffle par les cornes. Vols habités, missiles anti-satellites, coopération sino-russe pour l'exploration martienne, satellite lunaire de cartographie 3D, etc...L'Empire du Milieu envisage sérieusement de devenir une grande puissance spatiale. Il n'est donc guère étonnant qu'il s'offre une autonomie substantielle dans la guéguerre des étoiles. Cependant, les motivations profondes de Pékin sont liées à un environnement géostratégique hautement inflammable.

Primo : la course aux ressources énergétiques (pétrole, gaz) contre le Japon sur le marché sibérien et d'interminables litiges sur les zones de prospection géologique en mer de Chine suscitent méfiance, spéculation et paranoïa réciproques dans les politiques régionales de sécurité. Secundo : afin de sécuriser ses navires marchands et ses pétroliers dans les eaux internationales asiatiques contre la piraterie maritime, la Chine compte augmenter la puissance de feu et les rayons d'action de sa marine et de son aviation. Tertio : les probabilités d'un conflit opposant la flotte chinoise à l'US Navy dans le détroit de Taïwan - avec le Japon et la Corée du sud en bases arrières américaines ! - laissent entrevoir quelque embrasement en Asie orientale, région où coexistent parfaitement hostilités militaires, tensions diplomatiques et interdépendances économiques. On comprend pourquoi le dragon rouge a drastiquement augmenté ses dépenses militaires (+17% en 2006 soit 35 milliards de dollars), investi massivement dans les technologies de l'espace et de la guerre électronique et de facto développé son propre système de géolocalisation.

Au 12 avril 2007 devant le parlement nippon, le Premier Ministre chinois Weng Jibao a prévenu que « le Japon doit reconnaître la sensibilité de la question taïwanaise qui est au coeur des intérêts de la Chine [...] Pékin ne souhaitant pas de confrontation sur les projets militaires, les frontières maritimes ou l'énergie ». (Reuters)

Article publié et commenté sur Agoravox