samedi 27 février 2010

Des nouvelles guerres à la risquophobie européenne

Que l'on soit d'accord ou pas avec John Arquilla – notamment dans le domaine cybersécuritaire en ce qui me concerne, ses analyses valent largement le détour. Après tout, n'est-ce-pas lui qui avait prédit juste l'émergence des guerres en réseaux (netwars) ? Aujourd'hui, il étend son analyse aux égarements stratégiques et technologiques de l'armée américaine dans « The new rules of war ».


Outre-Atlantique, Zaki Laïdi plonge dans les raisons profondes et durables de la risquophobie européenne dans « l'Europe a-t-elle une aversion pour le risque ? »

« Les Européens ont très clairement épuisé leurs besoins d’Empire. Après avoir passé des siècles à se combattre ils en sont arrivés à l’idée que la pacification de leurs rapports à travers le renoncement au recours à la force était en définitive la meilleure modalité de régulation de leur rapport. L’Europe s’étant construite contre la guerre et le recours à la force, elle ne peut plaider à l’échelle mondiale que contre la guerre et contre le recours à la force. C’est d’ailleurs pour cela que la question de l’Europe puissance pose tant problème à bon nombre de nations européennes. »


Une réalité que je m'acharne à expliquer - avec plus ou moins de succès - à l'allié Pour Convaincre et au compagnon Gestion des Risques et des Crises, qui devront tôt ou tard comprendre qu'un service civique volontaire et/ou une meilleure définition de l'identité nationale ne feront pas grand-chose pour inverser cette tendance lourde datant très probablement de la fin de la guerre froide.


En outre, je vous propose humblement de compléter ces lectures avec les articles « L'insurrection moderne pour les nuls », « Le guide stratégique de David contre Goliath » et « Afghanistan, chronique d'une défaite organisée ».


Chers SD et PM, que le vouliez ou non, les Européens sont fragiles et délicats. Bref, de vrais petits intellectuels bourgeois. Vous n'aimez pas l'entendre mais vous le savez pertinement. Pourquoi cette risquophobie est-elle un peu moins prononcée en Amérique ? Pour des raisons multiples reposant d'abord sur son ciment religieux plus proche de ceux imprégnant les sociétés orientales, puis sur sa quasi-certitude d'être « la nation indispensable et le gendarme du monde », et ce, malgré quelques tentations isolationnistes vite annihilées par les tumultes de la scène géopolitique ou économique.

Le politologue Robert Kagan n'a pas tort : l'Amérique se veut un gardien hégélien du monde, l'Europe se veut un paradis kantien dans le monde. À mes yeux, l'avenir existentiel et stratégique de l'OTAN se joue non pas en Afghanistan mais dans cette solide et invisible divergence.



mardi 23 février 2010

David Cameron : gouverner à l'âge post-bureaucratique


Les hommes politiques britanniques ont très souvent du flair intellectuel et l'élégante rhétorique allant avec. Tony Blair et sa troisième voie avaient peu ou prou impressionné l'Europe continentale, David Cameron fera très probablement de même avec sa « gouvernance à l'âge post-bureaucratique ».


Selon la figure de proue des Tories, cette gouvernance repose sur la transparence (complète ?) des données gouvernementales. Conséquences : une gestion publique assainie et plus adaptée à la réalité socioéconomique, des pouvoirs locaux renforcés, des communautés locales plus actives, des citoyens mieux informés et plus gestionnaires dans leurs modes de vie (consommation énergétique, gaspillage, etc). Bref, une version british revue et corrigée du « WhiteHouse 2.0 », discrètement releguée aux oubliettes par Barack Obama sous la pression de la réalité gouvernementale.



En outre, je doute fort que la vision du leader conservateur s'étende au-delà de son éventuel mandat comme c'est le cas pour 99,5% de ses homologues de par le monde. Car un tel projet nécéssite plusieurs années voire décénnies tant pour son implémentation que pour sa réussite (dont les modalités restent à définir).


Admirablement présentée par David Cameron lors des TED Talks 2010 (voir ce résumé vidéo de 14 mn), la gouvernance à l'âge post-bureaucratique est, quoiqu'on en dise, un concept plutôt percutant, très riche d'enseignements... et de contradictions dans ce modèle d'état cyberprétorien qu'est devenu le Royaume-Uni.

The Guardian : The Post-Bureaucratic Age



vendredi 19 février 2010

La guerre low cost du Terminatrix



« Soldats, votre compagnon sur le tarmac n’a pas de famille et n’a pas besoin de nourriture, de sommeil, de soins médicaux, de permissions, de salaire et encore moins d’une pension de retraite. Entre hier matin et aujourd’hui, il a surveillé une zone de plusieurs kilomètres et a détruit plusieurs cibles sans jamais cligner de l’oeil. Ceci fut votre dernier debriefing. Rompez les rangs ! »


Quel État ne rêve pas d’une force de frappe plus ou moins autonome, très économique, peu encombrante, plutôt discrète, peu gourmande en carburant, facile à entretenir et en veille permanente dans le ciel ? La preuve par les coûts.

Une analyse de mon cru à lire dans Alliance Géostratégique


dimanche 14 février 2010

Esther Duflo : des expérimentations aléatoires contre la pauvreté


Selon l'économiste Esther Duflo, on ne trouvera point de solution miracle contre la pauvreté a fortiori en comparant les expériences historiques d'une centaine de pays. Cependant, on peut identifier les politiques économiques les plus adaptées grâce à des expérimentations d'aide au développement et de microfinance inspirées des essais cliniques randomisés.


Lors de sa conférence Poptech.org 2010 (voir ce résumé vidéo de 20 mn), la professeure du MIT a préféré les petites questions aux grands concepts : les ruraux du Rajahstan ou les agriculteurs du Kenya seront-ils plus prompts à se faire vacciner contre la malaria avec des dons en espèces / nature ou seront-ils prêts à payer leurs vaccins de leurs poches ? La microfinance est-elle réellement efficace en Inde ou en Afrique ?


Esther Duflo: Ending Poverty from PopTech on Vimeo.


En effet, « la pauvreté, ce n'est pas seulement manquer d'argent, c'est aussi vivre une vie qui n'est pas à son plein potentiel : manque de soins, manque d'éducation, impossibilité de s'épanouir... Que faire pour aider les gens à faire vacciner leurs enfants et à les envoyer à l'école ? Que doit-on leur apprendre une fois à l'école ? » (sic)


Il convient donc d'analyser chacune des multiples facettes de la pauvreté puis d'étudier leurs interactions afin de mieux cerner le pourquoi du comment. Exemple : quels facteurs comportementaux imbriquent l'éducation des enfants, le suivi médical de la famille et le pouvoir de décision de la mère ? Selon la co-fondatrice du Poverty Action Lab (MIT), la lutte contre la pauvreté ne relève pas d'une solution optimale unique mais de la gestion d'une crise permanente qui doit s'atteler à :


  • expérimenter des approches originales et émettre des suggestions out of the box,

  • évaluer de façon rigoureuse et impartiale leurs implémentations en parallèle grâce à des études scientifiques,

  • en se gardant de jouer à l'apprenti-sorcier car les agriculteurs africains ou indiens n'ont guère les moyens d'expérimenter quoique ce soit et ne peuvent se permettre un échec mettant leurs revenus et de facto leurs familles en péril.


Avant de poursuivre, faisons un bref détour par les « essais cliniques randomisés » ou « études randomisées en double aveugle » ayant cours dans la recherche médicale et pharmaceutique. En quelques mots, il s'agit de comparer l'efficacité d'un nouveau traitement (doses, administration, phases, etc) avec celui d'un traitement de référence. En tirant préalablement au sort (randomisation) un plus ou moins grand nombre de patients, l'expérimentation s'affranchit de leur subjectivité et intègre leur variabilité métabolique. « La levée du voile n'est faite qu'après le traitement statistique » (cf. Wikipedia).


D'où l'idée plutôt novatrice de Duflo consistant à répartir aléatoirement les bénéficiaires d'un programme de microfinancement ou d'aide au développement dans sa phase expérimentale, pilote ou primaire. À l'image d'un test médical en double aveugle, ce programme établira des comparaisons plus adéquates entre plusieurs bénéficiaires, intégrera et « randomisera » leur diversité socioéconomique.


Au final, les décideurs politiques, les organismes d'aide au développement et les institutions de microfinance disposeront d'indicateurs microfinanciers plus fiables, de modèles microéconomiques mieux éprouvés et d'un ensemble de données comparatives plus adéquates. La politique macroéconomique aura de quoi s'ajuster au plus près à l'économie réelle.


Esther Duflo a encore frappé et très probablement visé juste. Comme d'habitude.


jeudi 11 février 2010

Une matinée un peu trop interactive


La réalité augmentée envahit lentement et sûrement nos environnements online / on air. Dans un jargon plus techno, on appelle cela « informatique diffuse » ou « communication ambiante ». Tout objet comportant plus ou moins une interface électronique (ordinateur, mobile, affiche publicitaire, etc) transforme votre environnement immédiat en hyperliens multimédia et/ou réagit à vos sollicitations... ou à votre complète indifférence. Pensez au superbe film Minority Report et au chef-d'oeuvre d'animation Renaissance 2054.

Selon l'étudiant nippon Keiichi Matsuda, « la seconde moitié du 20ème siècle a vu la fusion de la construction et de l'espace média, offrant de nouveaux rôles à l'architecture dans les domaines associés au branding, à l'imagerie et au consumérisme. La réalité augmentée redéfinira les rôles de l'architecture et du consumérisme et modifiera nos modes d'interaction avec ceux-ci. »

Augmented (hyper)Reality: Domestic Robocop from Keiichi Matsuda on Vimeo.


Dans cette animation conçue pour son master d'architecture, Matsuda nous offre un avant-goût probable de notre matinée dans quelques décénnies. Nul doute qu'il obtiendra son diplôme haut la main. Ce futur conditionnel en 3D me fait rire, m'impressionne et m'effraie. En effet, les marketeurs sont connus pour leur relation très conflictuelle avec la pédale de frein publicitaire. Imaginez un peu qu'un infomédiaire comme Google s'immisce dans votre réalité augmentée, de la rue piétonne à la salle de bains...
Où est le disjoncteur ?

Afghanistan : chronique d'une défaite organisée


À l’échelle d’un parcours personnel, d’un projet immobilier ou d’un conflit, neuf années représentent plus que du long terme. Que s’est-il donc passé durant cette décennie pour que l’OTAN devienne autant obsédé par ce théâtre afghan ?

Une analyse de mon cru à lire dans Alliance Géostratégique


lundi 8 février 2010

Afghanistan : l'invisible et insaisissable ennemi



Entre des aboiements de chiens en pleine nuit et un lâcher de pigeons dans la journée, les Talibans déploient d'imparables astuces artisanales pour devancer l'approche ou indiquer la position d'une colonne de Marines.

New York Times : As Marines Move In, Taliban Fight a Shadowy War



vendredi 5 février 2010

Une musique plus forte et de qualité moindre



Avez-vous déjà prêté attention à cette bouillie sonore vomie par les radios et dans les bars-restaurants ? Avez-vous perçu cette différence de niveau sonore et de qualité acoustique d'une même chanson entre votre chaîne hi-fi et votre station FM préférée ?


Non, vous n'êtes ni ringard ni trop vieux : depuis une vingtaine d'années, la musique est effectivement enregistrée et diffusée à un volume de plus en plus élevé. Les ingénieurs du son et les directeurs des radios commerciales tiennent à ce que « ça claque un max » dans les micro-chaînes hi-fi, dans les autoradios, dans les ensembles bi/tri/quadri-phoniques (pour ordinateurs) et dans les baladeurs numériques.

La méthode utilisée à cette fin par les ingénieurs du son est appelée « compression dynamique » : lors de la post-production, les plus hautes et les plus basses fréquences d'une piste musicale sont ramenées vers un niveau moyen ou médian. D'où un « volume relatif » - la zone intermédiaire entre les extrêmes – qui sera au final plus élevé que celui initial.

Lors de sa diffusion en FM, la même chanson déjà numériquement compressée sera traitée en temps réel par un DSP (ou processeur de son numérique, nettement plus sophistiqué que celui de votre chaîne hi-fi ou de votre lecteur multimédia préréglé en mode rock, techno, jazz ou classical) qui lui donnera une sonorité à la fois très dense et légèrement explosive, hautement appréciée par les radios commerciales et par leurs annonceurs publicitaires. La preuve par l'inoubliable tube « In Da Club » du rappeur 50 Cent.

Motif : à la maison ou sur la route, l'auditeur souhaitant se changer les idées positionne plus souvent son tuner sur une station FM diffusant à un volume élevé... C'est un tantinet plus vrai pour un auditeur mâle âgé de 15 à 40 ans. Est-ce l'âge de la grandeur des folies ?


Niveau sonore de plusieurs tubes de 2003 à 2009. NPR Media


Selon le vétéran Bob Ludwig de l'ingénierie du son, la loudness war a commencé en douceur avec les disques vinyle 45 tours car les technologies analogiques de l'époque étaient beaucoup plus restrictives que celles numériques qui émergèrent à la fin des années 70. Dès l'apparition du CD au milieu des années 80, la quête perpétuelle du tube et la course incessante aux hit-parades (Top 50, Billboard, Top of the Pops, etc) radicalisèrent cette guerre du volume.



À l'ère du MP3, la qualité sonore de la musique a été peu ou prou nivellée par le bas, notamment par rapport au CD offrant tout de même une incontestable clarté acoustique. Par ignorance et/ou par souci d'économiser de la mémoire (baladeurs, smartphones), les audionautes optent trop souvent - au téléchargement ou à la conversion du CD - pour des chansons compressées à 128 ko/s ou 192 Ko/s. Sachant cela, les ingénieurs du son ont réajusté leurs réglages, d'où une guerre du volume devenue systématique dans les productions pop, rock, Rn'B et metal (voir la vidéo ci-dessus)... et une impression régulière de fatigue ou de ras-le-bol à l'écoute de plusieurs tubes ou de quelques albums pourtant de très bonne voire d'excellente facture.

Au fait, qu'est devenu ce groupe mythique new-wave/electro des 80-90's nommé Art of Noise ?


En savoir plus :


  1. NPR Media : The Loudness Wars : Why Music Sounds Worse

  2. The Guardian : Come on, feel the noise

mercredi 3 février 2010

Les traders virtuels préfèrent la microseconde


Tout récemment, Thomson Reuters a crée le service d'informations NewsScope Direct diffusant des données économiques et financières toutes les microsecondes à destination des traders algorithmiques (high frequency traders) des bourses de Chicago et de Londres. Une microseconde = un millionème de seconde. Un instant plus que négligeable pour nous, pauvres humains, une vie entière pour ces opérateurs de marché Intel inside.



Selon le magazine financier Agefi :


« Basé sur des modélisations mathématiques des marchés financiers, le trading algorithmique automatise le placement des ordres, tout en respectant des stratégies d’investissement bien arrêtées. »


« Très développé chez les arbitragistes (hedge funds et comptes propres de banques), consiste à jouer sur les inefficiences des marchés que la volatilité a démultipliées ces derniers mois. Dans un cas simple, le gérant achète une grande quantité de titres (plutôt liquides de type « blue chips ») sur une plate-forme pour les revendre presque instantanément sur une autre où le prix était supérieur, en toute transparence « pre-trade » : le premier cours va monter et le deuxième baisser, rendant les marchés plus efficients (d’autres arbitrages porteront par exemple sur deux valeurs différentes mais corrélées). A ce jeu où deux algorithmes équivalents vont détecter l’incohérence, c’est l’exécution la plus rapide qui l’emporte. D’où une course à la « milliseconde », qui se traduit par un rapprochement géographique entre plates-formes, intermédiaires et arbitragistes. Pour raccourcir encore la période de latence, les plates-formes proposent même désormais dans leurs locaux des postes en colocation à destination des autres intervenants : bientôt 300 installés chez Nyse Euronext grâce au déménagement informatique dans le sud-est de l’Angleterre. »


Selon le New York Times, le trading algorithmique (ou algotrading) qui ne portait que sur 30% des actions échangées à Wall Street en 2005, est passé à 61% en 2009. Consécutivement, une bonne part de la cacophonie rituelle des salles de marchés s'est peu à peu déplacée d'abord vers de silencieuses fermes de serveurs (server farms) à travers toute l'Amérique, puis dans des interfaces logicielles plus ou moins conviviales compensant la complexité intrèsèque des outils.

Les « algotraders » sont de loin plus rapides et plus efficaces que leurs pairs biologiquess qui, forcément, décrochent face à de tels rivaux... ou partenaires leur permettant de traiter dix fois plus d'ordres que manuellement. À titre d'exemple le système High Frequency Trading (HFT) de NYSE Euronext exécute des ordres à un rythme de 650 microsecondes tandis que celui de BATS Global Market plafonne à 250 microsecondes.

Un écart de 300 microsecondes faisant désormais une énorme différence entre gains et pertes, les fonds d'investissement se livrent à une concurrence acharnée par calculateurs et algorithmes interposés, seuls capables de réagir aux informations écofinancières avant qu'elles ne produisent leurs tous premiers effets sur les marchés. D'où l'immense intérêt de NewsScope Direct pour ces traders 100% techno. Nul doute que ce service et d'autres émules seront progressivement étendus à toutes les places financières.


Score intermédiaire : 2-0 pour les machines. Dégagez, sales humains ! Entretemps, la course-poursuite technologique a déjà commencé.


Basé à Setauket (État de New York), le fond d'investissement Renaissance Technologies s'est doté d'une puissance de calcul égale à celle du laboratoire scientifique de Lawrence Livermore (Californie) spécialisé dans l'expérimentation d'armes nucléaires, la fusion magnétique, l'énergétique, la biologie et les sciences environnementales.

Le datacenter de 120 000 m2 construit par NYSE Euronext à Mahwah (New Jersey) entrera en service au printemps 2010. Il analysera et modélisera l'ensemble des places financières mondiales à une vitesse moyenne de 40 Go/s et diffusera plus d'un million de messages par seconde vers ces dernières. Ici, la plus grande difficulté technique réside non pas dans la vitesse de traitement des données mais dans l'acheminement d'une telle masse d'informations via l'internet et divers réseaux numériques propriétaires déjà quotidiennement inondés.



Aux États-Unis, les algotraders suscitent de sérieuses controverses. De nombreuses critiques les accusent de manipuler les marchés financiers, d'être une concurrence déloyale pour les traders et les boursicoteurs humains, et de semer les graines d'un krach financier. Le Securities and Exchange Commission, gendarme boursier américain, a récemment procédé à l'interdiction du flash trading (ou flash order) qui « s’apparente au délit d’initié dans la mesure où les Direct Edge, CBOE puis Bats et Nasdaq OMX offraient à certains clients, dans un lieu électronique différent de la plate-forme d’échanges et pendant un temps très court de quelques dizaines de millisecondes, un aperçu privilégié sur le carnet d’ordres. Très critiqué pour son iniquité, ce service a été interrompu par les deux dernières fin août, puis interdit par le régulateur américain le 17 septembre » (cf. Agefi).


Pour ma part, je perçois ces super-traders virtuels comme des accélérateurs ou des démultiplicateurs potentiels de sensibilité aux conditions initiales. Auriez-vous donc oublié ce cher Edward Lorenz et ses fameux attracteurs étranges ? Ainsi, du fait de la puissance computationnelle constamment augmentée et de la sophistication perpétuelle des algotraders, outils simultanément et massivement utilisés par un nombre croissant de fonds d'investissement, d'infimes variations de prix se transformeraient ultra-rapidement en grosses pierres qui roulent sur les marchés, réunissant d'autant plus vite les conditions propices au krach financier.


En bref, ces traders techno doperaient-ils l'effet papillon à une vitesse proprement électronique ? Pour peu que ces outils se généralisent au sein des fonds d'investissement et de la bancassurance, quelles incidences auront les « micro ou macro-décisions » humaines dans un système financier mondial où les machines prennent les initiatives premières et sont au coeur des transactions consécutives ?


Pour les vétérans de la finance, le krach de 1987 est encore dans les mémoires : en une seule journée, le Dow Jones plongea de 22%. Les coupables : des systèmes de gestion de portefeuilles - lointains ancêtres de nos algotraders actuels – programmés pour vendre automatiquement des actions dès que leurs prix passent en-dessous d'un niveau plancher.


Or, si notre imperfection typiquement humaine - en matières de calcul, de modélisation et de décision - contribue en partie à éviter des krachs à répétition, elle constitue également un facteur aggravant. En effet, sur les marchés financiers, il vaut largement mieux se tromper comme tout le monde plutôt qu'en solitaire. Et quand tout va mal, les traders se fient plus souvent aux décisions de leurs collègues qu'à leur libre arbitre. Vive le facteur humain ! Dans de telles circonstances, les imperfections du marché seront-elles amplifiées par ces super-traders virtuels à des échelles encore inconcevables aujourd'hui ?


Verra-t-on bientôt des algotraders pré-modélisant - en arrière-plan de l'activité des marchés - les comportements de leurs pairs virtuels qui, à leur tour devront réajuster leurs tirs ? Les places financières n'en sont plus à une complexité près... à l'image des CDO (collateralized debt obligations) ou des CDO de CDO de CDO, produits dérivés de multiples dérivés de dérivés qui envahirent les marchés financiers (cf. Krach flow) durant les années 2000, explosèrent tels des cocktails molotov à la figure des fonds d'investissement et de la bancassurance en 2007-2008 et entraînèrent les subprimes déjà très mal en point dans leur descente aux enfers.

Dans quelques décénnies, le Grand Livre des Données nous dira certainement si le recours massif aux algotraders a provoqué ou non beaucoup plus de krachs que par le passé... et à quel prix l'économie réelle l'a payé.


lundi 1 février 2010

Le guide stratégique de David contre Goliath

1. Des alliances tous azimuts. Nous disposerons toujours d'alliés fidèles sans pour autant en faire la pièce maîtresse de notre sécurité. Pris de court, ces alliés se confondront en condamnations ou en invectives, promettront des sanctions et nous abandonneront poliment à notre triste sort face à un puissant ennemi. Il convient donc de constamment entretenir des relations amicales avec nos voisins – y compris les plus infréquentables - et de ne jamais leur offrir un prétexte pour ouvrir les hostilités.


2. Une influence normative. En contribuant significativement à l'établissement de règles et de traités internationaux, nous forgerons chaque jour notre influence normative qui facilitera l'obtention de soutiens au sein des milieux diplomatiques, académiques et médiatiques.

3. Une image politiquement correcte. Nous organiserons et sponsoriserons régulièrement des forums économiques, des sommets politiques, des conférences académiques et des événements culturels et même sportifs afin d'élargir et de maintenir notre visiblité médiatique. Un petit état ambitieux doit constamment être perçu par tous comme celui qui ne veut de mal à personne, négocie avec quiconque et respecte tout le monde. Forts de notre publicité « politiquement correcte » – étroitement associée à notre influence normative, médias, organisations internationales et ONG nous considèreront comme un acteur aussi bienveillant qu'incontournable.

4. Une stratégie centrale de sécurité. Notre sécurité militaire et politique sera le coeur de notre stratégie. Au besoin, nous proposerons à une ou à plusieurs puissances militaires d'établir des bases militaires sur notre territoire. Malgré notre petitesse, qui s'y frottera s'y piquera.

5. Une force hybride. Face à un ennemi supérieur en nombre et en puissance de feu, nous combinerons guerre conventionnelle et guerre irrégulière en conservant une faible signature opérationnelle. De multiples petites brigades très mobiles (composées de soldats réguliers, de forces spéciales, de réservistes, de paramilitaires et de vétérans) équipées d’armes légères (fusils d’assaut, fusils à lunette, RPG, MANPADS, véhicules banalisés, 4X4, pick-ups, motos, bicyclettes, etc) peuvent infliger de sérieux dégâts matériels à une grosse armée. Ces brigades autonomes s'approvisionneront dans des caches secrètes (armes, carburant, nourriture, argent) dispersées sur tout notre territoire et dans des pays voisins qui soutiendront discrètement ou ouvertement notre cause mais nieront systématiquement leur implication.

6. Une guérilla d'usure. En cas de conflit ouvert, nous privilégierons les environnements difficiles afin de compliquer la tâche à notre ennemi et l'attirerons dans des lieux propices à des embuscades, à des harcèlements, à des attaques en essaims, à des guerres urbaines : grandes ou moyennes villes, vallées, forêts, marécages, montagnes. Ainsi, nous créerons une sensation permanente d’insécurité au sein de ses troupes adverses et augmenterons – lentement et sûrement - le coût humain, matériel, financier et politique de la guerre pour leur État.

7. Une guerre informationnelle dans un storytelling. Avec nos smartphones et nos caméscopes, nous filmerons autant que possible nos assauts réussis contre des éléments ennemis (chars, hélicoptères, avions) et diffuserons abondamment les vidéos sur les médias sociaux. Nous ferons de même avec les moindres bavures et cruautés de nos ennemis envers des populations civiles. Grâce à un storytelling bien pensé, nous serons des victimes sur la scène internationale et d'héroïques combattants auprès de nos compatriotes.